Le confinement change notre rapport à l’espace et au temps. Pour l’espace, c’est évident, puisque nous devons rester chez nous et limiter nos déplacements. Mais qu’en est-il du temps ? Si on veut réfléchir à cette question, il vaut mieux parler de temps au pluriel plutôt qu’au singulier. En effet, dans la situation que nous traversons, nous vivons simultanément différentes sortes de temps que chacun d’entre nous ressent avec plus ou moins d’acuité et… de pesanteur. Il y a le temps chronologique ; celui-là ne change pas, sauf si on se déporte à des années-lumière de notre planète : c’est l’alternance du soir et du matin, le passage des heures, des minutes, etc. Il y a le temps subjectif. Celui-ci est différent selon les personnes : tantôt on trouve que les choses vont trop vite, tantôt on trouve que les choses vont trop lentement ; il semblerait même que le temps passe plus vite (du moins la perception qu’on en a), selon qu’on est jeune ou moins jeune. Il y a enfin un troisième temps : celui du confinement. On ne sait pour le moment quand il s’arrêtera et selon quelles conditions : on parle de trente jours, de quarante, voire plus… Ce temps-là nous est imposé par une situation inédite dont l’Etat se charge d’être le régulateur. Nous sommes soumis à une attente dont nous ne sommes pas les maîtres.

Cependant, comme la physique moderne l’a démontré, le temps et l’espace sont liés ; ils ne peuvent s’envisager séparément. Dès lors, dans cette situation de confinement, notre ressenti face à l’espace qui se restreint interroge aussi notre ressenti face aux trois formes de temps cités plus haut. Rester enfermé longtemps, et les prisonniers le savent mieux que les autres, c’est aussi subir le passage du temps. La maison est fermée. On est enfermé entre quatre murs. Le temps se restreint à cette donnée géométrique. On a beau promener son regard ailleurs, à la fenêtre, sur la télé ou l’écran de l’ordinateur, il arrive un moment où l’esprit bute sur ces quatre murs. Et le temps devient cela : quatre murs infrangibles, le retour du même, de l’éternel cycle des quatre murs.

Bien évidemment, nous avons la possibilité de nous échapper. Nombreuses sont les histoires de prisonniers condamnés à une longue peine qui ont trouvé leur rédemption dans les études, la lecture, l’écriture. Et sans aller jusque-là, pensons aux destins des moines qui, outre les prières à heures fixes, se sont faits (et se font encore) copistes, herboristes, fabricants de bière ou de pâtes de fruits. Mais ces exemples-là sont exceptionnels. Qu’en est-il pour l’homme ordinaire, coupé de son travail quotidien, et qui n’a pas en lui assez de « forces culturelles » pour se sauver ?

Le confinement, ce peut être aussi cela pour certains : la difficulté à trouver une échappatoire. Pour beaucoup, le travail est ce qui rythme la vie et lui donne un sens. Sans travail, sans vraiment de quoi s’occuper, l’homme confiné devient une sorte de « chômeur métaphysique ». Que découvre-t-il ? La pesanteur de l’ennui. L’expérience du manque. Le ressenti de l’absence. Il ne lui reste plus comme chez Blaise Pascal à se tourner vers le divertissement : allumer la télé ou l’ordinateur ; jouir du spectacle, n’importe lequel, à condition d’oublier sa condition. Autrefois, dans les campagnes reculées, on se contentait du feu dans la cheminée. Et tant que ce feu durait, tant qu’il réchauffait le cœur, on était largement occupé. Aujourd’hui, le feu brûle aussi, mais c’est celui de l’électricité et des écrans lumineux. C’est un feu froid. Il ouvre les yeux, mais n’incite pas à la rêverie. Si on veut vraiment rêver, c’est à l’intérieur de soi qu’il faut ouvrir les yeux et se laisser aller à la dérive : on y trouvera peut-être un trésor, ou rien du tout. @Pascal Hérault.