Quand le confinement me pèse (traduction : quand l’ennui me guette), j’ai envie de partir au large dans un sous-marin. Un sous-marin, dira-t-on, quelle idée saugrenue ! Il n’y a pas de confinement pire que celui-là !

Pourtant, le paradoxe n’est qu’apparent. Qui est le plus confiné, celui qui reste chez lui, à deux pas d’une épidémie ? Ou celui qui, guidé par le sonar, fait franchir au navire les deux colonnes d’Hercule pour s’enfoncer dans l’Atlantique ? Le premier attend, avec les moyens du bord, que les choses passent. Le second agit, opérant dans le cadre d’une mission à vocation stratégique qui peut durer jusqu’à trois mois, loin de tout, loin de la vie ordinaire surtout. Le confiné du Covid-19, lui, reste plus ou moins encalminé dans sa vie de tous les jours : pas de navire suspect à identifier, juste sa santé à surveiller, au cas où, par malheur, il sentirait le goût et l’odorat lui échapper, signe avant-coureur d’une contamination.

Si le confinement est forcé dans le sous-marin, il est aussi voulu : on n’oblige personne à y entrer et il faut faire preuve de qualités psychologiques et techniques exceptionnelles. Et surtout, avoir le sens du collectif : du simple cuisinier au commandant, en passant par les techniciens et les sous-officiers, tout le monde y a sa place, mais cette place accordée dépend toujours de la place des autres. Un sous-marin, avant d’être une machine, c’est d’abord une organisation humaine qui n’a pas sa pareille sur terre. C’est une micro-société avec ses rites et son rythme (la fameuse lumière rouge qui permet de différencier la nuit du jour) ; ses différents espaces (chambre de lancement, chambre des machines, mess des officiers, etc.) ; et son temps : celui de la mission et des manœuvres.

Du sous-marin, on pourrait dire qu’il est une alliance réussie entre la machine et l’homme. La machine ne pense pas ; elle est muette et aveugle. C’est une grosse taupe des profondeurs. Comment la guider ? Par le son renvoyé par le sonar et de savants calculs inscrits dans les tables de la trigonométrie. Cette machine géniale est un pur produit des mathématiques. C’est pourquoi elle fascine, parce qu’elle met en œuvre des forces qui restent insensibles à nos sens, sauf si une voie d’eau entraîne le sous-marin par le fond. Le sous-marin fascine aussi, du fait qu’il enferme les hommes dans un huis-clos assez théâtral, avec son langage particulier et ses ordres dénués de toute sentimentalité. Il peut être le lieu d’un drame - réel ou fictif - où la question de la survie est posée sans échappatoire possible. L’éthique du sacrifice et du devoir y est poussée à son point culminant, un peu comme dans une tragédie grecque. C’est pourquoi le sous-marin a inspiré de nombreux films : U-Boot, Torpilles sous l’Atlantique, A la poursuite d’Octobre rouge, et bien d’autres encore. On y voit des hommes lutter contre l’adversité – l’ennemi extérieur, mais aussi intérieur : la peur, la trahison, les mutineries – et dont le choix se réduit à ceci : colmater les voies d’eau ou couler ; vivre ou mourir.

En un sens, ce qui se joue dans un sous-marin n’est pas sans rappeler ce qui se joue en ce moment dans les hôpitaux débordés par l’épidémie et le manque de moyens. Soigner les autres, c’est prendre le risque de couler par le fond et d’y laisser sa peau. Les infirmières et les médecins le savent mieux que les autres. Et pourtant ils continuent, douze heures par jour, minés par l’épuisement. Ils continuent pour que la vie continue après eux, même s’ils ont coulé avec le bateau.