Chaque jour, si nous voulons sortir en toute légalité, nous devons remplir une attestation dérogatoire de déplacement. Chaque jour, donc, nous voici rappelés à faire mention de notre état-civil : nom et prénom, date de naissance, adresse. Cette démarche, en apparence anodine, nous rappelle qui nous sommes, mais dans un pur langage administratif. Mais sommes-nous sûrs de l’être justement ?

Prise subjectivement, la question de l’identité devient très vite une chose fluctuante. Un individu, ce n’est pas seulement une donnée administrative, c’est un commencement et une fin, une histoire, une mémoire, des souvenirs, le temps passé et le temps vécu ; c’est aussi, pour reprendre une expression de Sartre, quelqu’un qui est fait de tous les autres. Ainsi, lorsque je dis « je », je suis en même temps, consciemment ou non, traversé par des « nous » qui vivent en moi depuis longtemps, famille, amis, collègues, gens vivants ou disparus, et des figures symboliques référant à l’autorité, à la loi, à l’Etat, etc. Être, c’est être plusieurs à la fois en même temps ; c’est pourquoi il est parfois difficile de vivre avec soi-même et de faire des choix. Tout choix engage l’autre, à commencer par le choix de sortir en pleine période d’épidémie où il suffit d’un rien, d’une rencontre ou d’une poignée de porte, pour se retrouver quelques jours plus tard en réanimation.

Cependant, la mention de notre état-civil a quelque-chose de rassurant. Gommant tout subjectivité, elle donne à l’individu un semblant d’unité. On est bien soi-même et pas un autre. On ne le sera jamais, à moins de verser dans l’aliénation ou de se prendre pour le Messie. En même temps, la mention de notre nom et de notre date de naissance nous relie tout à la fois à un temps où nous n’étions pas encore (le nom de famille) et à un temps qui ne laisse aucun souvenir dans notre mémoire (la naissance). Nous savons d’où nous venons, mais ce savoir est plein de lacunes. Ces lacunes, toute notre vie durant, fait travailler notre imagination, en bien comme en mal. On n’en a jamais fini avec ses origines, aussi modestes soient-elles. Et cet inachèvement nous constitue au même titre que l’unicité de notre identité administrative.

Chaque matin donc, je complète mon attestation pour sortir. Remarque : nous sommes dans un pays démocratique ; c’est nous qui remplissons le papier, ce n’est pas un « Ausweiss » délivré par la Kommandantur (au cas où certains, mal inspirés, se croiraient déjà dans un régime totalitaire). En fait, chaque matin, je me rappelle à moi-même qui je suis. Je vois un nom de famille venant de l’ouest de la France, un mois ensoleillé propice aux vacances, une année où Françoise Hardy chante « Tous les garçons et les filles » et, peut-être, nanti d’une bonne humeur qui ne fait pas très sérieux en cette période de Covid-19, je m’en vais dans les rues en chantonnant ce vieux tube. Bien sûr, je n’oublie pas de marquer mon adresse. Et, du même coup, consciemment ou non, mon esprit fait un retour sur lui-même et se souvient de toutes les adresses que j’ai eues auparavant, bien que je ne sois pas un grand voyageur, plutôt un rêveur sédentaire et confiné.

Mais tout le monde n’a pas cette chance. J’en connais qui n’ont plus d’adresse. Ils sont dehors. Ils dorment où ils peuvent. En temps ordinaire, on a « appris » à ne plus faire attention à eux. Là, dans les rues esseulées, il m’arrive d’en apercevoir un ou deux. Et je me dis : que signifie le confinement pour eux, étant donné que la rue est devenue leur prison ? @Pascal Hérault.