Retour du soleil. En soi, c’est un bel évènement. Camus disait, à propos des ouvriers d’Afrique du Nord, qu’ils étaient moins pauvres que les ouvriers de la métropole, parce qu’ils pouvaient jouir du soleil, quand bien même on les exploitait comme les autres. Camus, qui était loin de sortir de la cuisse de Jupiter (à la différence de Sartre, éduqué dans une famille bourgeoise) savait de quoi il parlait. Dans le quartier de Belcourt, construit sur des anciens marais, populeux et mêlé, où Camus avait grandi auprès d’une mère illettrée, on travaillait et on mourait avec le soleil. Et ce soleil puissant, parfois joyeux, parfois tragique, donnait aux peaux, aux visages et aux accents un supplément d’âme à ces journées tristes et absurdes si bien décrites dans L’Etranger. Le soleil disait aussi la proximité de la plage, des bains de mer, des échanges sensuels et enfiévrés dans le parfum des pins et des eucalyptus. Tout cela, Camus l’a brillamment évoqué dans Noces, son livre le plus poétique, qui célèbre les noces de la nature et de l’homme, dans un dépouillement de pierre et d’ombre, de senteurs et de lumière, qui aurait la beauté d’un rite païen dévolu aux éléments.

Ainsi, aujourd’hui, bien qu’on soit confiné, le soleil est avec nous. A la fenêtre, au balcon ou peut-être même dans un jardin, il faut prendre le temps de saisir ses mains de chaleur, nous qui ne savons plus trop quoi faire de nos mains. Le soleil est gratuit. Il ne juge personne. Il n’est même pas un dieu. Il est une affirmation. Du reste, les oiseaux le savent bien, quand ils l’accueillent par leurs chants dès les premières lueurs de l’aube. Les oiseaux procèdent aussi de cette affirmation et leurs chants nous disent que les choses sont et n’ont à recevoir aucune justification métaphysique. Comme le soleil, ils sont la présence incarnée, la manifestation d’un « être-là » qui est l’être de toutes les choses qui vivent. Ainsi, pour en revenir à Camus, on pourrait dire que nous sommes moins pauvres à présent, moins pauvres d’être confinés, car le soleil nous rappelle à l’insouciance de vivre dans l’instant, comme font les enfants quand ils paressent dans les champs, un bras ramené sur le front, les yeux mi-clos dans le ciel bleu.

Oui, l’apparition du soleil est une bonne nouvelle. Avec lui, nous retrouvons des pensées et des sensations que l’hiver avait mises sous le boisseau. Et des souvenirs aussi, proches ou lointains, d’escapades, de ballades, de farnientes, de noces sensuelles. Le soleil est dans notre mémoire comme le boire et le manger. Comme la mer, il dissout les passions tristes et le ressentiment. Il éclaircit les lignes et ravive les couleurs. Il est l’œil du peintre qui illumine les choses les plus simples : un bouquet de fleurs, des pommes dans un compotier, un beau drap blanc tendu au fond du jardin. Le soleil est tout à la fois une esthétique et une philosophie, mais une philosophie qui ne s’embarrasse pas de mots et de démonstrations : il suffit de tendre la peau pour la comprendre instantanément. C’est une philosophie vitaliste. Il n’est pas pour rien que, dans l’histoire de la symbolique, le soleil et le cœur sont souvent associés. A notre façon, nous portons tous en nous un soleil intérieur qui grandit ou décline selon nos humeurs. Les alchimistes avaient une formule pour résumer cela : « Ce qui est en bas est comme ce qui est haut. » Et il n’était pas rare que, sur leurs planches richement illuminées, le soleil ait sa place dans le corps humain, au même titre que la lune et d’autres planètes.

Ainsi, bien que l’épidémie frappe à l’aveugle n’importe qui, la Terre autour du soleil n’en continue pas moins son cycle. Plus nous allons avancer dans le temps, plus nous nous rapprocherons du soleil et le point culminant sera celui du solstice d’été, le jour le plus long de l’année. Souhaitons aussi que, sur le plan de la maladie, il soit le plus court et le moins néfaste. Après tout, rien ne nous interdit de faire des vœux, quand bien même ils ne changeraient rien. Les vœux sont une espérance. Et sans l’espérance, le cœur devient sombre comme un soleil éteint. @Pascal Hérault.