Je ne sais plus qui a dit ça : « La propreté, c’est la politesse des pauvres », mais je pense à cette phrase en venant de me laver les mains au savon de Marseille. Ce savon, c’est celui que je trouvais la plupart du temps dans ma famille, posé dans un coin de l’évier ou sur le bord de la baignoire (quand il y en avait une). J’aime sa structure cubique, légèrement translucide, et sa bonne odeur de propre que j’associe aussi au parfum des draps qu’on fait sécher au fond du jardin. Bien qu’il ne soit plus fabriqué dans la cité phocéenne, l’idée même qu’il puisse venir de Marseille le rend solaire et fait venir en moi des images de beau temps et de calanques trempées dans l’émeraude d’un été éternel. Et je vois du blanc aussi, celui des draps dont je parlais plus haut, mais aussi le blanc des voiles qui faseyent quand on s’approche au plus près du vent et que le navire se soulève sur le ventre des vagues.

Oui, j’aime le savon de Marseille. Je le préfère aux solutions hydroalcooliques qui servent à désinfecter les mains. Avec un savon, on peut tout faire : se laver de pied en cap, et même les cheveux. On peut aussi en faire de la poésie, comme Francis Ponge en son temps. C’est une matière simple et cette simplicité même est propice à l’imaginaire. Comme il est peu onéreux, il se confond pour moi avec l’image d’une vie modeste et dépouillée d’artifices. Il a quelque-chose de monastique et d’austère ; et en même temps, venu du Sud, de la Provence, il porte en lui tout le contraire : une vie bonne passée au soleil, dans le parfum de la garrigue et les goulées de vin frais qu’on boit à la tombée du soir. En fait, le savon de Marseille, c’est cela : une vie simple dédiée en même temps aux sensations d’un paysage exacerbé de vent et de pierrailles.

Bien plus, il semblerait que par sa forme et son usage, il nous parle du temps qui passe tout en instituant ce passage dans les modifications de son apparence. Le savon, c’est de l’espace-temps incarné dans un morceau de chaux glycérinée. Il s’use lentement. Il dure de son usure. Il est l’usure d’une chose solide inscrite dans la durée. Mais à l’inverse du sablier, son épuisement reste aléatoire. Si on n’en a pas usage, il peut rester figé pendant des jours dans un coin de l’évier : il est pure matière ; le temps n’a pas prise sur lui. A l’inverse, comme en cette période de confinement où on l’utilise tous les jours, il s’épuise vite : il est du temps qui s’évanouit avec l’eau du robinet au moment du rinçage. Si on le frotte bien, il peut être généreux et moussu comme un champagne, mais sa générosité consomme sa propre fin : il donne ce qu’il est, ne reprend rien et finit en peau de chagrin.

Mais ce savon de Marseille, loin de me chagriner, me réjouit à chaque fois que je l’emploie. Outre qu’il tue les microbes, il me fait voyager vers le Sud à moindre coût. La solution hydroalcoolique, elle, est purement utilitaire : elle réfère aux hôpitaux, aux chambres sans intimité, aux draps secs et rugueux qu’on tire sur un corps souffrant. Elle est hygiénique, c’est-à-dire sans saveur et sans poésie. En elle, aucune histoire, aucuns temps immémoriaux. Le savon, lui, a une longue histoire. Ce sont les Croisés qui l’ont ramené de Syrie où on le fabriquait à Alep avec des feuilles de laurier. Ils suaient et empestaient sous leurs armures. Grâce à leurs ennemis, ils ont découvert l’hygiène et peut-être se sont-ils adoucis avec le temps, préférant au Saint-Graal le graal tout simple de la propreté. @Pascal Hérault.