Mers mortes,

d'Aurélie Wellenstein

Scrinéo, 2019

 

Dans un futur, proche ou lointain. La fin du monde n'a pas eu lieu. Mais les mers et les océans ont totalement disparu, emportant avec eux les animaux marins qui les peuplaient. Tous ont péri. Déserts de sable arides, chaleur suffocante, terre rocailleuse et craquelée, c'est le paysage qu'Oural l'exorciste, 21 ans, voit tous les jours du haut de son bastion. Là, à l'abri d'une citadelle, quelques êtres humains survivent, placé sous la protection du jeune homme. Lui seul a le pouvoir de repousser les hordes spectrales d'animaux marins qui viennent se venger des hommes lors des marées fantômes. Avides de vengeance, ils dévorent les âmes de ces humains responsables de leur disparition. Oural, vénéré comme un jeune dieu, n'a connu que cette vie. Jusqu'au jour où une bande de pirates, dirigée par Bengale, attaque le bastion et le capture. Oural, contraint et forcé, va partir pour un long voyage au bout duquel le mystérieux Bengale lui promet le salut. Fou ou prophète ? Oural trouvera peut-être le sens de sa propre destinée à l'orée de son périple.


Il ne faut jamais se fier à sa première impression.N'étant pas forcément une adepte de la littérature fantasy, j'ai parcouru la quatrième de couverture de manière assez sceptique. Des poissons aux allures de morts vivants qui se mettent à dévorer les âmes des hommes lors de marées fantômes... cela faisait beaucoup de choses à imaginer pour mon pauvre cerveau. Puis finalement, le talent de conteuse d'Aurélie Wellenstein, très souvent récompensé pour ses romans, a opéré.

 

Leurs enfants après eux,

de Nicolas Mathieu

Actes Sud, 2018

 

Disponible au CDI !

 

Anthony a 14 ans et vit dans l'Est de la France avec ses parents. Le père est dur , boit trop et vit de petits boulots . La mère se contente de peu. Anthony, lui , suit son cousin , plus âgé. C'est la bière , l'alcool, les pétards avant l'heure , si jamais il est l'heure un jour.
On est en 92, la jeunesse a autant d'espoir que les chansons de Nirvana en répandent. le haut fourneau est à l'arrêt, la ville se meurt , grise. La jeunesse veut se casser.

Fabuleux arrêt sur image de notre société que ce " leurs enfants après eux". Sans aucun voyeurisme (un peu quand la culotte tombe quand même), avec une langue belle , précise, incisive mais sans aucune mansuétude ni surcharge inutile , l'auteur nous renvoie à nos vies, à celles de nos villes, au racisme quotidien, à notre jeunesse.
La vision qu'il donne paraît si exacte que l'on a l'impression que l'on aurait pu l'écrire ce livre. Putain on aurait eu le Goncourt !
C'est sans doute cela le talent. Parler de choses simples, sans fioritures avec le bon mot au bon endroit, avec des personnages suffisamment étoffés pour faire passer les idées, suffisamment nombreux pour balayer un bon pan de la société sans tomber dans le catalogue.
La question du racisme est subtilement évoquée. Pas de clichés, des faits quotidiens, la démonstration de l'absurdité de cet acte à travers des poignets de main , des aides entre communauté.
Il y a tellement de choses dans ce roman que j'ai honte d'en oublier tellement j'ai été emporté.
La vie conjugale, le poids de la réussite scolaire et ses conséquences sur la vie d'adulte, l'insouciance et la rage de la jeunesse , le fric facile, la vie posée, l'alcool, l'amour , la haine , le chômage , l'alcool, la mutation des villes aux abords du siècle .
J'en ressors avec le sentiment d'un privilégié, loin du shit, de la haine , du vol, de l'alcool au quotidien dans ma jeunesse. Loin de ce paysage post industriel .
Ce n'est peut être pas le livre du siècle, mais c'est le livre d'une époque.

B.

Le monde des hommes,

de Pramoednya Ananta Toer

Zulma, 2018

Minke est un indigène, la caste la plus basse sur l'ile de Java à la toute fin du XIX ème siècle. Ses parents ont réussi à l'inscrire dans une prestigieuse école destinée essentiellement aux colons, les Néerlandais. Un de ses camarades l'amène dans une riche propriété, appartenant à Hermann Melema , un colon qui a réussi dans l'agriculture. Pourtant dans cette ferme , la maitresse de maison est une indigène.
Il y a des livres qui remis dans leur contexte prennent toute leur force. L'auteur a passé sa vie à prôner la liberté . C'est en prison que le texte du Monde des hommes a germé dans les années 70. L'auteur devra attendre la fin des années 90 et de Suharto pour pouvoir publier cette oeuvre , premier tome d'une tétralogie.
Ce livre est immense . le héro, Minke, est un indigène parlant couramment le Néerlandais. On est constamment dans la quête de l'identité, le poids du passé, les convenances devant les colons, la liberté contrecarrée, l'injustice coloniale.
A travers ses personnages, l'auteur montre toute la stratégie du colonialisme, mais va bien au delà en instaurant des personnages complexes, humanistes comme lui.
Le monde des Hommes est avant tout un cri, une prise de conscience , la rébellion d'un peuple soumis, le dos courbé devant le colon et qui s'en remet à ses instruits pour relever la tête.
Il n'y a pas un mot de gratuit, pas un personnage fortuit. Il y a foison de thèmes abordés, toujours autour de l'humain : La passion , la liberté, l'honneur, les rapports de force, l'instruction mais aussi la psychanalyse balbutiante.
Lorsque l'on ouvre un livre , qui plus est inconnu, on part en voyage. A travers ses mots, l'auteur peut graver dans notre esprit des images très fortes. "Pram" est un maître. Un humaniste à découvrir pour que son combat soit porté à travers les continents.

B.

A la façon d'un conte moderne, Elsa Triolet narre l'histoire de Martine, petite fille qui vit dans un milieu misérable, soeur de nombreux autres enfants et fille d'une mère semi prostituée. La crasse, les rats, l'alcool, la faim sont au rendez-vous au début du roman. Martine va rencontrer sa « bonne fée » grâce à l'école et à ses bons résultats ; elle va découvrir une meilleure amie, la fille de la coiffeuse du village. Dans l'univers de « M'man Donsert », tout est propre et sent bon, tout est beau. Martine découvre le confort moderne, allant du gaz à l'eau chaude, en passant par les produits de beauté, des meubles neufs ou encore, l'électro-ménager. L'héroïne, aidée par la coiffeuse et son amie, échappe à son milieu. Partie à Paris avec sa famille d'adoption, elle va devenir manucure dans un salon parisien. Son obsession de la propreté et du travail bien fait lui permettront de se construire une vie totalement inverse de celle de son enfance et de sa famille dont elle n'entendra plus jamais parler, jusqu'à la mort de sa mère. Ainsi, Martine se crée un monde à elle qui doit être immaculé, au prix d'achats inconsidérés et à crédit.
A travers ce roman, Elsa Triolet nous raconte l'histoire d'une jeune femme belle mais peu cultivée, sympathique mais incapable de supporter le monde réel et c'est pour celui qu'elle finira par rompre avec le seul homme qu'elle ait jamais aimé depuis son enfance, Daniel, jeune horticulteur qu'elle a fini par épouser mais tout en vivant séparée de lui (celui-ci courant après la gloire de la création d'une nouvelle rose). La jeune femme, en fuite de sa propre histoire, sera mise en garde à plusieurs reprises par un des personnages du récit, souvent à l'aide d'exemples tirés des contes merveilleux. le roman se termine par la ruine absolue de Martine et par la perte de son emploi, son retour dans la maison de sa mère qui vient de mourir. La fin effroyable est à la fois réelle et métaphorique : les rats, à l'instar des créanciers, attaquent et dévorent Martine.
Ce roman qui pourrait, au premier abord, sembler simpliste, évoque la période de fin de guerre, la grande misère d'une majorité de la population qui n'a pas les moyens de se nourrir ou de se loger, vivant parfois dans des cabanes, en lisière des villes ou villages. Certaines femmes ayant perdu leur époux à la guerre, sont contrainte de vendre ce qui leur reste de charmes ou de dignité pour faire bouillir la marmite ou payer des vêtements à leurs enfants. Il s'agit aussi du début de la société de consommation qui ne peut qu'attirer davantage ceux et celles qui ont manqué de tout, les piégeant grâce aux multiples crédits et intérêts à rembourser, dans une sorte de tonneau des Danaïdes.                                  

Article rédigé par Isabelle Desage, enseignante.