Ecrire, c’est se confiner. Pour réfléchir et mettre au clair ses idées, quand bien même elles trouveraient leur source dans les senteurs du jardin ou les embruns de l’océan, il arrive un moment où, pour un temps plus ou moins long, un temps choisi, un temps à soi, il faut fermer la porte à la vie qui va pour mieux la retrouver en soi. Le repli s’impose, si on ne veut pas se disperser. Et même ceux qui n’écrivent pas le savent aussi : il y a toujours un moment dans la journée où l’on éprouve le besoin impérieux de se retrouver avec soi-même. Tant que la solitude reste un choix, elle offre un espace de liberté inouïe : nous ne dépendons de personne et, en même temps, dans le silence, nous pouvons nous relier à ce qui nous entoure ou tout simplement nous abandonner à la rêverie.

Chaque jour, si nous voulons sortir en toute légalité, nous devons remplir une attestation dérogatoire de déplacement. Chaque jour, donc, nous voici rappelés à faire mention de notre état-civil : nom et prénom, date de naissance, adresse. Cette démarche, en apparence anodine, nous rappelle qui nous sommes, mais dans un pur langage administratif. Mais sommes-nous sûrs de l’être justement ?

Quand le confinement me pèse (traduction : quand l’ennui me guette), j’ai envie de partir au large dans un sous-marin. Un sous-marin, dira-t-on, quelle idée saugrenue ! Il n’y a pas de confinement pire que celui-là !

Pourtant, le paradoxe n’est qu’apparent. Qui est le plus confiné, celui qui reste chez lui, à deux pas d’une épidémie ? Ou celui qui, guidé par le sonar, fait franchir au navire les deux colonnes d’Hercule pour s’enfoncer dans l’Atlantique ? Le premier attend, avec les moyens du bord, que les choses passent. Le second agit, opérant dans le cadre d’une mission à vocation stratégique qui peut durer jusqu’à trois mois, loin de tout, loin de la vie ordinaire surtout. Le confiné du Covid-19, lui, reste plus ou moins encalminé dans sa vie de tous les jours : pas de navire suspect à identifier, juste sa santé à surveiller, au cas où, par malheur, il sentirait le goût et l’odorat lui échapper, signe avant-coureur d’une contamination.

Le confinement change notre rapport à l’espace et au temps. Pour l’espace, c’est évident, puisque nous devons rester chez nous et limiter nos déplacements. Mais qu’en est-il du temps ? Si on veut réfléchir à cette question, il vaut mieux parler de temps au pluriel plutôt qu’au singulier. En effet, dans la situation que nous traversons, nous vivons simultanément différentes sortes de temps que chacun d’entre nous ressent avec plus ou moins d’acuité et… de pesanteur. Il y a le temps chronologique ; celui-là ne change pas, sauf si on se déporte à des années-lumière de notre planète : c’est l’alternance du soir et du matin, le passage des heures, des minutes, etc. Il y a le temps subjectif. Celui-ci est différent selon les personnes : tantôt on trouve que les choses vont trop vite, tantôt on trouve que les choses vont trop lentement ; il semblerait même que le temps passe plus vite (du moins la perception qu’on en a), selon qu’on est jeune ou moins jeune. Il y a enfin un troisième temps : celui du confinement. On ne sait pour le moment quand il s’arrêtera et selon quelles conditions : on parle de trente jours, de quarante, voire plus… Ce temps-là nous est imposé par une situation inédite dont l’Etat se charge d’être le régulateur. Nous sommes soumis à une attente dont nous ne sommes pas les maîtres.